Podcast #1 avec Serge Soudoplatoff, entrepreneur

Polytechnicien, Serge Soudoplatoff est un passionné d’Internet, qu’il a connu en 1984 au centre de recherche d’IBM.

Serge a d’abord fait de la recherche en informatique, à l’IGN, sur les premières images Landsat (avant Spot) et sur le navstar, ancêtre du GPSIl a dirigé le centre de recherche de Cap Gemini avant de devenir le directeur de l’innovation de France Telecom. Il est le 1er abonné Wanadoo en Mai 1996 ! Fondateur de plusieurs start ups (High Deal, CommonBox, Soyoos, Mentia, etc.) il a un regard aiguisé et sans concession  sur l’innovation et le rapport au progrès technologique en France…

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Olivier Sauvage : Bonjour et bienvenue sur Comment j’ai innové, le podcast dédié à l’innovation et aux innovateurs. Comment fait-on pour innover ? Comment fait-on pour convoyer l’innovation au sein des entreprises ? Et surtout comment fait-on pour garantir le succès des innovations ?

Pour répondre à ces questions j’ai invité sur ce podcast, Serge Soudoplatoff de Mentia mais également mes amis de Markopolo, Ludovic Pruche et Hélène Desliens. Comment j’ai innové c’est parti !

On va commencer cette semaine par un peu d’actualité. Je suppose que tout le monde à fait un peu sa petite revue de presse. Donc on va commencer par toi Hélène, pour que tu nous dise ce qui t’as particulièrement intrigué cette semaine en terme d’innovation.

Hélène Desliens : Ce que j’ai retenu cette semaine c’est l’ouverture d’un hyper technostore de Puma, sur la 5ème avenue à New-York. Ils ont repoussé toutes les limites du sport et de la mode mais pas pour faire n’importe quoi. C’est pour créer des interactions et développer l’expérience de leurs clients. Et ce que j’apprécie au dela de cette surcouche de techno et d’art. C’est que c’est vraiment fait pour favoriser cette expérience. On ressort du magasin Puma changé. On crée son propre objet, sa propre chaussure. Et c’est assez extraordinaire de mêler comme ça techno et art et que soit au service de quelque chose qui n’avait pas été parfaitement réinventé.

 Olivier : Je pose une question mais est-ce que tu crois que c’est une des grandes tendances qu’on va retrouver dans les grandes marques que de permettre aux gens de vivre des expériences presque émotionnelles, presque artistiques. Ça paraît presque contradictoire avec le monde des affaires.

Hélène : Et bien justement, ce n’est pas la première marque à se lancer là-dedans, bien au contraire et je suis convaincue qu’il faut que tout le monde aille dans cet axe-là. Parce qu’effectivement la techno ne peut être qu’au service de cette expérience là, ce n’est pas une fin en soi. Et que cette innovation ne peut être appelée innovation qu’à partir du moment où elle permet de développer une nouvelle expérience. Pour l’instant je trouve que c’est un pari réussi chez Puma et bravo.

Olivier : D’accord très bien, Ludovic tu vas nous parler de quoi toi ?

Ludovic Pruche : Non, J’ai repéré cette semaine et je suis pas le seul car beaucoup de media en parlé. C’est l’ouverture du concept store de Decathlon, Decathlon DX, c’est un concept assez frappant parce que qu’il est en rupture avec ce qu’on voit d’habitude à Décathlon avec un partis pris très très fort. C’est d’être mono catégorie. 

Là ce ne sont que des chaussures pour le coup, de toutes les tailles qui sont proposées avec pour idée de renouveler. Dans 10 semaines ça sera des bonnets, des gants … C’est selon les saisons. 

Et la aussi comme dans le cas de Puma dont parlait Hélène, il y a plein d’innovation techno : scanner du pied pour avoir sa pointure exacte, une imprimante 3D pour faire son propre modèle, et une approche très axée sur le service et l’expérience où n’a plus de caisse mais des conseillers vendeurs qui sont là pour accompagner, un espace de cocréation. Donc beaucoup de choses très intéressantes.

Je trouve ça vraiment dans l’air du temps, de la direction du retail. Et puis ce qui m’a frappé aussi dans cet exemple de Decathlon c’est que visiblement ils se sont mis sur le projet le15 mai, donc en 3 mois ils ont sorti le concept store avec tous les outils qui vont avec c’est assez impressionnant. Et ça d’autant plus que Decathlon a une approche très collaborative où ils essaient vraiment d’impliquer leurs collaborateurs dans leurs projets d’innovation. 

Mêler comme ça l’engagement de beaucoup de contributeurs et l’agilité, la rapidité je trouve ça assez impressionnant. Je suis très curieux de savoir comment ils ont fait. La bonne nouvelle c’est que c’est Charles Felgate qui a chapeauté le projet, qui dirige l’innovation chez Decathlon et je pense savoir qu’on l’aura en invité du podcast donc on pourra lui poser la question directement.

Olivier : En tout cas, c’est assez impressionnant parce que le 15, si je ne dit pas de bêtise c’est 4 jours après le déconfinement, et effectivement pouvoir sortir un magasin en aussi peu de temps c’est un sacré exploit. Serge, vous en aviez entendu parler de ce magasin, le DX store de Decathlon ?

Serge Soudoplatoff :  Non, mais je voudrais rebondir sur ce que dit Hélène. Le réenchantement, J’ai beaucoup travaillé avec Olivier Bado, depuis une dizaine d’année sur le réenchantement des centres commerciaux. Il y avait le centre d’Edmonton au Canada qui était assez intéressant. Donc cette idée de mettre de la magie dans les centres commerciaux, c’est une idée qui a 15 à 20 ans à peu-près. Elle est pas nouvelle, j’ai même cru à un moment que Second Life ça allait être l’équivalent dans le monde du numérique. Ça n’a pas marché pour d’autres raisons, on n’en était pas loin quand même.

Olivier : Est-ce que pour vous quand on parle d’innovation, quand on utilise ce terme et qu’on l’applique aux nouvelles technologies, le réenchantement ou l’enchantement qui est un terme qu’on entends quand même assez souvent, est important pour qu’une innovation réussisse ?

Serge :

J’ai longtemps cru effectivement à cette idée de l’enchantement, du réenchantement, du narratif

Vous savez plus j’avance en âge plus je me dis que le poison c’est la dose. J’ai longtemps cru effectivement à cette idée de l’enchantement, du réenchantement, du narratif, et puis aujourd’hui il faut quand même constater que c’est ça qui fait gagner Trump, c’est que Trump a parfaitement compris ce que dit un philosophe : « La vérité n’est qu’une opinion parmi d’autre ». Et que donc le côté très négatif du réenchantement c’est qu’on raconte n’importe quoi et tout le monde le croit. Donc oui je crois à un équilibre entre le rationnel et l’irrationnel, entre la réflexion et le réenchantement, à condition qu’on sache garder l’équilibre.

Olivier : Je ne pensais pas qu’on arriverai à parler de Donal Trump dans ce podcast, mais bon c’est chose faite. Et vous Serge est-ce qu’il y a quelque chose en particulier qui vous a frappé dans l’actualité de cette semaine ?

Serge : Bon des choses qui bougent il y en a énormément, des centaines, des milliers par semaine. Non moi, je voudrais juste parler d’un excellent article qui a été publié le 21 septembre par le Parti Pirate sur la 5G. Parce que quoi qu’on en dise, pour progresser il faut des outils technologiques modernes, et la 5G ça fait partis de ces cas de figures où on dit plein de bêtises, sur tout ceux qui politiquement on décidé d’être contre.

Je vous conseil de lire cet article où ils vous montrent que la 5G est en fait beaucoup moins consommatrice d’énergie que la 4G et la 3G, et est beaucoup plus efficace et permettra d’être le support de beaucoup plus d’innovation, y compris des innovations plus de l’ordre du communautaire. Donc j’aimerai que tout ceux qui aimerai se laisser avoir par les sirènes des politiques qui disent n’importe quoi, aillent lire cet article du Parti Pirate qu’on ne peut pas accuser d’être biaisé.

Olivier : C’est intéressant d’avoir des avis contraires sur cette problématique de la 5G même si on ne va pas faire un débat sur la 5G parce que c’est souvent très houleux. Pas entre nous évidemment, mais justement j’aimerai avoir votre avis Serge. Pourquoi pensez-vous qu’il puisse y avoir en dehors des aspects politiques, des oppositions aussi fortes à la technologie alors que pour un spécialiste la 5G n’est même pas une option c’est une évolution incontournable. C’est un peu comme passer de la vapeur à l’électricité pour les trains. Qu’est-ce qui selon vous peut expliquer que les gens soient récalcitrants finalement ?

Serge

Je pense que c’est la combinaison d’ 1 les hommes politiques qui enfonce le clou, 2 sur des gens qui ont besoin d’exprimer des peurs et qui les mettent sur des technologies invisibles, et puis 3 d’un manque de confiance dans la science en ce moment

Je vais vous raconter une anecdote : « Il y a 25 ans j’avais discuté avec le directeur environnement de Total, et ils avaient dépensé beaucoup d’argent pour nettoyer une cheminée, c’était une cheminée qui faisait une fumée noire. Et ils avaient dépensé de l’argent, donc au lieu d’être une fumée noire c’était une fumée transparente, légèrement trouble, ils avaient bien bossé. La population est venue en disant vous nous cachez quelque chose. Donc vraiment très négative. Et je pense que la 5G, comme la fumée blanche qui est transparente, ça fait parti des technologies invisibles.

Et tout ce qui est technologie invisible et bien cela fait peur. On ne voit pas où sont les ondes. C’est à peu de chose près comme à l’époque de mes parents quand on disait que les satellites dans l’espace allaient dérégler le climat. Donc je pense que c’est la combinaison de 1 les hommes politiques qui enfonce le clou, sur des gens qui ont besoin d’exprimer des peurs et qui les mettent sur des technologies invisibles, et puis 3 d’un manque de confiance dans la science en ce moment. Ce sont des cycles que l’ont a vécu. L’ochlocratie, ça existe depuis 2 500 ans, Mon seul espoir c’est qu’avec l’impact du numérique, les cycles deviennent de plus en plus courts. Si vous regardez, l’inquisition espagnole c’est a peu prés 3 siècles, le communisme c’est 70 à 80 ans donc j’espère qu’aujourd’hui en quelques années on sera débarrassé de toutes ces bêtises.

Olivier : C’est intéressant l’invisibilité, parce que je me souviens très bien il y a quelques années quand les banques ont sorti le paiement sans contact avec les cartes bancaires, cela a été très très dur de mettre les français à l’habitude du paiement sans contact parce que parce qu’encore une fois il y avait ce que côté invisible. Avec les données qui passent de la carte à la machine il y a toujours ce côté un peu mystérieux. Et il a fallu beaucoup d’année avant que cela ne devienne un moyen de paiement naturel, qui en plus a été renforcé avec la crise sanitaire que l’on est en train de traverser. C’est intéressant cette notion d’invisibilité et d’irrationnel, qui est souvent un vrai à l’innovation, quand on parle d’innovation grand publique.

Ludovic : Oui bien sûr, après parmi les freins sur la techno, et notamment la 5G, il y a aussi quelque chose qui pour le coup n’est pas une légende pas que pour la 5G mais surtout pour le numérique, c’est qu’on la longtemps associé à 0 impact environnemental, justement parce que c’est invisible et immatériel. Il y a l’idée qu’il y a un impact des nouvelles technologies, et notamment du numérique sur l’environnement, via les serveurs et l’utilisation de l’énergie.

Olivier : C’est un sujet sur lequel Hélène est assez sensible, le côté dépense d’énergie, parce que je rappelle qu’au sein de nos visio entre nous, tu n’aimes pas trop que l’on mettre la vidéo parce que cela consomme de l’énergie.

Hélène :

Tant qu’on n’aura pas eu des usages où les gens oublieront que c’est de la 5G et qu’ils verront les gains qu’elle engendre, il y aura toujours cette peur de l’inconnu.

Il y a cette prise de conscience qui cafouille par manque de connaissances, et il y a comme en philo le principe du double sot : celui qui ne sait pas qu’il ne sait pas. C’est la donc où on tombe dans de mauvais arguments, mais il y a indéniablement cette prise de conscience de la partie environnementale néfaste de certains outils numériques. Après ce que je trouve surtout parlant et révélateur c’est la peur de l’inconnue, que ce soit de la techno ou la peur de l’inconnue en tant qu’individus peu importe. Tant qu’on n’aura pas eu des usages où les gens oublieront que c’est de la 5G et qu’ils verront les gains qu’elle engendre, il y aura toujours cette peur de l’inconnu.

Olivier : Donc Serge on va revenir un peu à vous, puisque vous êtes quand même l’invité de cette émission. Je vais peut-être vous présenter parce que beaucoup de nos auditeurs vous connaissent mais pas forcément tout le monde. Vous avez fait un parcours essentiellement dans le monde des nouvelles technologies. Vous avez commencer votre carrière dans le positionnement des satellites et des systèmes GPS, vous avez été chez IBM, Vous avez été dans le domaine de la reconnaissance automatique de la parole. Vous pouvez m’en dire deux mots ? Parce que ça m’a étonné

Serge :  J’ai commencé en effet à l’institut géographique nationale, où j’ai fait du traitement d’image satellitaire. Puis je me suis dit « deux dimensions c’est trop compliqué donc je vais passer à une dimension ». Et donc j’ai fait de la reconnaissance de la parole chez IBM à Paris, puis au centre de Yorkton au Etats-Unis. Puis j’ai trouvé qu’une dimension c’était encore trop compliqué donc je suis passé jury d’innovation, puis je suis devenu chef et la je ne traité plus que des problèmes ponctuels.

Olivier : Après ça vous êtes devenu directeur de l’innovation chez France Telecom et alors petite anecdote : vous êtiez le premier abonné de Wanadoo en mai 1996.

Serge : Je le suis toujours. Je connaissais France Telecom parce que je bossais dans une association qui s’appelait le CPII (Cercle pour les Projets Innovant en Informatique) dont France Telecom était membre. Et puis, un jour, j’ai appelé Yves Parfait et je lui dit Voilà, moi, j’ai besoin d’un accès Internet, j’ai besoin d’un site Web. Il dit Écoute, si tu peux attendre trois semaines Wanadoo dans trois semaines, tu seras notre premier client et donc je suis devenu le premier client et mon numéro de client c’était le 30001 et d’ailleurs ça ne me valait que des problèmes parce que dans la hotline, les gens se trompaient sur le nombre de 0, ils ne trouvaient et quand je leur disais je suis l’abonné numéro 1, invariablement on me répondait « Ah bah ça m’étonnerai ».

Olivier : Ce sont les petites aventures du monde du numérique ! Après ça vous avez finalement quitté le monde des grandes entreprises. Vous avez fondé votre première start-up qui s’appelait Ideal, puis vous en avez fondé beaucoup d’autres, Common Box en 2007, Soyouz, puis aujourd’hui vous êtes à la tête de deux entreprises dont vous allez peut-être nous toucher deux mots ? D’une part Scanderia et d’autre part Mentia.

Serge : Scanderia ça fabrique et ça commercialise un jeu online, qui permet de mélanger idéation et gameiffication, en faisant jouer des équipes sur google map, sur des thématiques. On avait vendu ça a Orange, Sodebo, Presswaterhouse etc. Ça avait bien marché. J’ai laissé un peu tomber parce que je suis partis au Etat-Unis depuis 3 ans, où j’ai fondé Mentia, qui est une entreprise californienne, qui offre un système sur tablette, un monde virtuelle, issue de la thèse de ma co-fondatrice australienne, qui permet aux gens atteints d’Alzheimer de retrouver le sens d’eux-même et donc de redevenir plus calme et de pouvoir mettre en place la communication.

Olivier : Puisque l’on parle d’invention et d’innovation, comment est-ce que vous en êtes arrivé à vendre cette société, Mentia ? Qu’est-ce qui vous as inspiré pour aller dans ce domaine ?

Serge : Ce qui m’a inspiré, c’est que c’’est un sujet que je trouvais beau. C’est la thèse de ma co-fondatrice que j’avais rencontré autour de Second Life. Elle avait un parcours très différent du mien, puisque c’était une comédienne, puis une journaliste, puis elle avait refait des études sur le tard et elle s’intéressait beaucoup aux médias sociaux mais vraiment sous l’angle des usages. Moi, j’étais le technologue, elle s’était les usages. Et elle s’était aperçue que les gens qui étaient très handicapés physiques, qui étaient dans des chaises roulantes s’éclataient énormément dans Second Life au travers de leurs avatars. Elle a regardé et elle a remarqué qu’il y a un handicap qui est très mal traité sous l’angle du numérique, c’est Alzheimer.

On communiquait beaucoup et je trouvais que c’était un très beau sujet. C’est-à-dire comment est-ce que le numérique qui est donc la conservation de la mémoire peut aider les gens qui justement on des troubles de la mémoire. Après je me suis aperçu qu’Alzheimer c’est beaucoup plus que des trous de mémoires. C’est comme si vous étiez dans une prison cognitive. Vous n’arrivez plus à exprimer qui vous êtes, c’est pour ça que les gens deviennent nerveux, agressifs …

Et en plus l’approche de ma co-fondatrice m’intéressais beaucoup puisqu’il s’agissait de prendre tout un tas de thérapies, d’activités qui existait dans le mon réel. Ce qu’on appelle la réminiscence thérapie (faire revivre le passé), la pet therapie (faire venir des animaux) et elle a mis tout ça dans un monde virtuel. J’ai juste sous-estimé le fait que dans le monde entier, de toutes les industries, la santé c’est celle qui est le plus en retard sous l’angle du numérique, même plus en retard que les banquiers. Et qu’au sein du monde de la santé, le monde des seniors est encore plus en retard et qu’au sein du monde des seniors, celui d’Alzeheimer est encore plus en retard. Donc c’était un peu plus difficile que ce que j’imaginais.

Olivier : On sait très bien à quel point l’innovation est un sujet difficile à traiter par les entreprises, même les grandes entreprises. Chez Markpolo, on le sait très bien, à quel point c’est compliqué pour les entreprises de pousser les idées. Comment ça c’est passé de cette thèse, à une application c’est ça ?

Serge : En fait pendant sa thèse elle avait fait un prototype. Et ce prototype il avait été codesigné avec des gens atteints d’Alzheimer. C’est-à-dire qu’elle s’est assise à côté d’eux et elle leur a montré plein d’apps sur des tablettes. Elle a regardé les apps qui leur parlaient, celles qui ne leur parlaient pas, elle a regardé comment ils interagissaient donc ce qu’elle a vu c’est qu’essentiellement ils tapaient. Que ce n’était pas la peine de faire d’autre geste, taper c’est préréflexif dans l’histoire de l’humanité. 

Moi, j’ai apporté un aspect qui n’était pas dans sa thèse c’est-à-dire tout l’aspect cloud. Que les données soient sur des serveurs, que les données propres à chaque personne soient uploadées. Après les États-Unis ce n’est pas comme la France, ça marche vraiment différemment. On n’a pas de problème avec l’innovation là-bas. Par contre, même si on est sur Alzheimer qui est un sujet humainement très poignant, la première question c’est « c’est quoi l’impact sur ma bottom line ? » donc c’est très différent, si vous voulez aux États-Unis pour faire de l’innovation il faut montrer l’impact financier. Faire de l’innovation en France c’est une autre paire de manche.

Olivier : On va peut-être revenir sur ce sujet-là, mais j’ai une autre question sur ce que vous avez fait avec Mentia. Vous avez mentionné que des patients atteints d’Alzheimer ont participé à la création de l’application et ça chez Markopolo on trouve que c’est très important. On a aussi cette conviction qu’aujourd’hui on ne peut pas faire d’innovation sans placer l’humain au centre des considérations. Est-ce que c’est une conviction que vous avez aussi ? Si l’on veut qu’une technologie perce il faut travailler avec les utilisateurs finaux ou c’est quelques chose dont on peut se passer.

Serge : Il y a deux extrêmes à éviter. Le premier c’est « Je suis un technologue et je m’en fous de si les gens utilisent ou pas. Et s’ils n’utilisent pas c’est que c’est des crétins qui n’ont rien compris ». L’autre extrême c’est de mettre le client au centre. C’est une énorme connerie.

Il faut travailler vraiment avec la frange des early adopters,

Il faut travailler avec les utilisateurs mais pas n’importe qui. Il faut travailler avec la frange innovante des utilisateurs, ceux qui ont envie de tester un truc nouveau. Regardez « Crossing the chasm » c’est probablement un des meilleurs si ce n’est le meilleur livre sur l’innovation jamais écrit. Il faut travailler vraiment avec la frange des early adopters, ce qui n’ont pas peur de tester de nouveaux trucs et qui ont aussi une vision orientés usages, et qui permettront de transformer en vrai usage les technologies que vous avez. Vous savez on a des surprises ! Je vous rappelle que le téléphone avait été pour qu’on puisse écouter des opéras de chez soi sans bouger. Je vais vous dire un truc rigolo, on n’a jamais eu quelqu’un atteint d’Alzheimer qui avait des problèmes pour taper sur l’app, en revanche des aidants oui, on les sentait moins à l’aise que les gens atteints d’Alzheimer.

Olivier : En préparant l’entretien on en avait discuté, de cette difficulté que peuvent avoir les gens en entreprises à sortir de leurs propres rails. Est-ce que c’est quelque chose qui est un frein à l’innovation ? Le fait de penser de manière un peu trop étroite ? Je repense à l’histoire de chez Kodac. On sait que chez Kodac, le numérique on connaissait depuis longtemps, mais leur métier c’était de faire de l’argentique et ils ne voulaient pas changer. Selon vous, vue que l’on parlait de la France, est-ce que c’est quelque chose que l’on retrouve souvent, et est-ce que cela constitue vraiment un frein à l’innovation ?

Serge : Oui je pense que la France a un biais conservateur qui est assez marqué, qui est dût d’ailleurs à nos systèmes universitaires. Je me souviens que j’ai enseigné à l’ESCP, et que j’avais des étudiants qui me disait « écoutez, ce que vous nous racontez c’est le contraire de ce qu’on nous apprend à l’ESCP », j’ai décidé d’arrêter. Et on m’avait répondu la même chose qu’à France Telecom et ça m’avais mis en rogne. « A non, on a besoin de toi comme poil à gratter ». 

Je peux vous dire quelques trucs à faire si vous ne voulez pas innover. La première c’est de dire de ceux qui innovent que ce sont des poils à gratter. La deuxième chose c’est de nommé un directeur de l’innovation. Alors là, si vous voulez tuer l’innovation dans une boîte vous nommez quelqu’un directeur de l’innovation.

Olivier : Pourtant il y en a beaucoup des directeurs d’innovations dans les boîtes.

Serge : Bah oui, mais d’ailleurs est-ce qu’elles innovent ? Vous regardez les start-ups qui changent le monde, il n’y a pas de directeur de l’innovation dans les start-ups. Si vous voulez il faut creuser un peu.

En fait vous ne pouvez pas innover si vous n’avez pas des clients qui sont exigeant sur la qualité et sur la nouveauté de ce que vous produisez.

Je suis posé la question : Pourquoi en France, alors qu’on a de très bons ingénieurs, de très bon marketeurs, qu’on les mets ensemble, qu’il y a de l’argent, pourquoi ça a du mal à passer ? Et puis un jour je me suis aperçu que la réponse à la question est la même que la réponse à une autre question qui est : Pourquoi quand on est à New-York, Paris, San Francisco, Londres, Hong Kong, Tokyo, il n’y a pas une bonne boulangerie à tous les coins de rues ? Je veux dire qu’à San Francisco y a peut-être 3,4 bonnes boulangeries et puis c’est tout.

Alors est-ce que c’est un problème de produits ? Non on les trouve pas chers. Est-ce que c’est un problème de compétences ? Non les compétences tournent. Je me souviens avoir rencontré en plein cœur de la Tasmanie un fromager qui faisait des fromages délicieux, qui avait passé deux ans en Haute-Savoie pour apprendre à faire du Roblochon. Pourquoi nous en France on a des bonnes boulangeries partout ? Parce que nous français on est éduqués depuis la plus tendre enfance à être exigeant sur du bon pain. Et en fait vous ne pouvez pas innover si vous n’avez pas des clients qui sont exigeant sur la qualité et sur la nouveauté de ce que vous produisez.

Prenez le pianiste de Jazz, un soir la salle est bof il ne jouera pas bien, le lendemain, le même avec une salle où le public est demandant et a du punch, il va s’éclater. Et je pense que c’est ça le problème de la France, c’est que c’est difficile d’innover parce que les clients sont conservateurs. Et que quand vous arrivez avec un truc nouveau, ils commenceront par vous expliquer pourquoi ça ne marchera pas, pourquoi ce n’est pas comme ça qu’il faut faire.

Olivier : On en revient à ce problème de la 5G dont on parlait tout à l’heure, en début de podcast. Si aujourd’hui, je ne sais pas s’il y a vraiment un frein à l’installation de la 5G en France, c’est aussi parce qu’on a un manque d’éducation des gens, un manque de culture. Pour comprendre ce qu’est la 5G et pourquoi il n’y a pas de danger. Vous nous parliez des clients, ça veut dire qu’il y a un problème culturel chez les clients également ?

Serge : Alors je ne veux pas peindre un tableau trop trop noir. Il y a des contres exemples comme Airbus et tout le cortège autour d’Airbus qui font des innovations fantastiques. Je rencontre énormément d’entreprise qui sont très innovantes. Oui il y a un problème d’éducation mais la 5G c’est différent. On est dans le B2C (Business To Consumer), je pense qu’on ne peut pas demander à tout le monde dans la vie de comprendre comment marche la 5G, comment marche un faisceau, pourquoi un faisceau dépense moins d’énergie. Je pense qu’il y a un autre phénomène qui entre en jeu. Le phénomène communautaire qui fait que maintenant la mauvaise information circule aussi bien que la bonne. Il y a surtout un problème de rapport de force. Un jeune informaticien qui a senti que j’allais troubler son repos, sa puissance et puis qui a bloqué.

Olivier : Des histoires de chapelles au sein des entreprises peut-être. Il y a aussi des résistances humaines très fortes au sein des entreprises pour innover.

Serge : Oui, alors moi, j’ai eu la chance de connaitre Jean-Pierre Corniou, le DSI le plus fantastique qui soit qui avait compris depuis le départ. Le problème c’est que les PDG des grands groupes aujourd’hui ils ont été formés à la vente, à la finance, au marketing, mais comme ils n’ont pas été formé à l’informatique pour eux ce n’est qu’un centre de coûts. Maintenant on a des exemples d’entreprise qui se sont cassé la figure parce qu’ils ont sous-estimé l’importance de l’informatique comme Toy’s’Rus. Regardez, Amazon en face, il a tout compris Jeff Bezos.

Olivier : D’ailleurs pour Amazon on pourrait dire que c’est presque plus une société technologique que retail, d’ailleurs si je ne me trompe pas Amazon gagne plus avec le cloud qu’avec la vente.

Serge : Oui mais ils comprennent le retail quand même. On ne peut pas s’inventer retailleur du jour au lendemain.

Olivier : D’ailleurs est-ce que ça ne veut pas dire que lorsque l’on est dans un métier et que l’on veut innover il faut avoir une bonne compréhension des technologies ?

Serge : Je pense surtout que c’est une question de curiosité. Est-ce que j’ai envie de tester des choses. C’est pour ça que nommer un directeur de l’innovation ça ne marche pas. Parce que c’est aux autres d’inventer et moi je ferai mon travail quand il viendra. Ça ne marche pas ça. Si en plus on y ajoute la pression des finances et du service achat. Quand vous êtes malin, vous comprenez tout de suite à quoi cela sert. Vous savez un des hommes les plus innovants, et je n’aime pas le terme innovant, ça me donne des boutons, un des hommes les plus innovants que j’ai rencontré c’était Mopin, qui était un maréchal ferrant.

C’est lui qui a réintroduit la ferronnerie chez les compagnons du tour de France. On lui avait demandé s’il innovait, et il avait répondu « non, non maréchal ferrant je n’innove pas, bon je discute un peu avec Airbus ». Il discutait avec Airbus, pour savoir si les nouveaux matériaux que faisait l’aéronautique pouvaient être intéressant pour mettre sous les sabots de ses chevaux. Il disait que c’était léger mais à part ça il n’innovait pas.

Olivier : Ça veut dire que tous et chacun peut être innovateur, pour peu qu’il ait cette curiosité de regarder ce qui se fait ailleurs.

Serge : Vous savez pourquoi je n’aime pas le terme innovation ? Parce que pour moi c’est comme le sexe : Plus on en fait, moins on en parle. En revanche qu’est ce que c’est que l’innovation ? C’est une définition que m’a donnée Frédéric Ferry, il passait un an à l’université du Texas et la définition de l’innovation selon l’université du Texas c’est : « l’innovation c’est transformer une idée en facture ». Moi, je trouve ça génial. Et d’ailleurs c’est exactement l’inverse de la R&D puisque la R&D c’est transformer les factures en idée.

Olivier : Effectivement c’est assez puissant comme concept. On arrive un peu au bout de ce podcast. Hélène et Ludovic ne se sont pas beaucoup exprimés, vous avez peut-être des questions pour Serge ?

Ludovic : Oui, évidemment, il y a pleins de choses sur lesquelles on a envie de revenir, de creuser. Par rapport à la question des profils je voulait revenir dessus car Serge disait tout à l’heure que si vous avez quelqu’un d’innovant il ne faut surtout pas l’appeler Poil à Gratter. Du coup je me demandais, est-ce que les personnes qui vont plus avoir tendance à porter l’innovation peuvent toutes le devenir en étant curieux, ou est-ce qu’il y a un profil plus particulièrement autour de l’initiative. Le profil de l’innovateur, qu’est-ce qu’en pense Serge ?

Serge : Oui bien sûr c’est un profil. Surtout il ne faut pas que tout le monde innove. Il faut un équilibre. Pour moins le premier chisme de l’histoire de l’humanité c’est le nomade et le sédentaire. Il y a les nomades qui vont partir explorer et découvrir et il y a les sédentaires qui vont rester et faire leurs champs un peu plus beaux chaque jours. C’est pas du tout les même et il faut un peu des deux.

Ludovic : On peut y ramener du coup les deux types d’innovations, l’innovation incrémentale et celle de rupture. On peut innover en améliorant son champ, en remplaçant la clôture, en changeant le barbelé et on peut innover aussi en pensant qu’il faut aller pêcher plutôt que cultiver dans son champ.

Serge : En effet, par conte il y a un mécanisme très intéressant quand arrive une nouvelle technologie, comme internet. Il y a toujours deux étapes, la première étape c’est je fais comme avant mais avec la nouvelle technologie, au mieux c’est inutile, au pire c’est contre-productif. Et puis d’un coup on se dit, il faut que je change ma manière et c’est là qu’avec la nouvelle technologie ça prend du sens.

 Olivier : Et toi Hélène est-ce que tu as une petite question pour Serge ?

 Hélène : Alors oui, je voulais revenir sur la différence entre la projection qu’un entrepreneur se fait aux États-Unis, par rapport à la France. L’horizon aux États-Unis est beaucoup plus lointain. Comment fait-ont pour déplacer un peu plus loin ses limites, celles que l’on se met très facilement en France, pour innover, et quel est le rôle du directeur de l’innovation dans ce cadre ?

 Serge : Je n’ai pas dit que quand on est directeur de l’innovation on n’innove pas, j’ai dis que quand on nomme un directeur de l’innovation le reste de l’entreprise n’innove pas. Le terme d’horizon est très bien. Dès qu’on tente quelque chose forcément on tombe, et le problème c’est qu’en France l’échec est très mal vu. C’est un problème de confiance. Pour aider les gens à développer il faut leur faire confiance. Leurs laisser du temps et ne pas leurs demander du résultat constamment. Il faut quand même qu’il y a un problème à résoudre mais le gain viens du fait de ne pas mettre de pression aux gens.

 Hélène : merci Serge

 Olivier : Merci Serge, on arrive au bout de ce podcast, merci d’avoir répondu à toutes ces questions, je pense que cela va intéressez énormément de monde. Merci Hélène, merci Ludovic, on espère que vous avez passé un bon moment avec nous et que vous appris des choses avec nous. Merci de nous suivre sur nos réseaux sociaux, on a un Twitter, un Linkedin que vous trouverai assez facilement pour suivre nos actualité.